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Journal d'un nomade

Journal d'un nomade

Restless, shifting, fugacious as time itself is a certain vast bulk of the population of the red brick district of the lower West Side. Homeless, they have a hundred homes. They flit from furnished room to furnished room, transients forever - transients in abode, transients in heart and mind. They sing "Home, Sweet Home" in ragtime; they carry their lares et penates in a bandbox; their vine is entwined about a picture hat; a rubber plant is their fig tree. (O. Henry)

Songe d'une nuit d'hiver

Psychose ? Question de dose…

« La folie nous fait peur, parce que nous savons bien qu’elle est en nous. » Rosa Montero

«C’est leur rapport à l’excès, à la folie, qui m’intéresse. Le neutre m’ennuie.» Sylvain Tesson

Le 31 décembre 2007, j’étais dans le métro. J’avais un journal entre les mains. Un article du docteur Zacchia, psychiatre à l’hôpital Douglas, m’a séduit du premier regard. Le papier portait un titre curieux: “Psychologie de l’écureuil”. En fait l’article traitait plus de psychologie humaine qu’animale. Le docteur Zacchia dit que les écureuils du Mont-Royal n’ont pas peur des visiteurs, car ils savent que ce derniers sont non seulement inoffensifs mais aussi généreux parfois. L’être humain aussi cherche les situations sécurisantes et fuit tout ce qui le met mal à l’aise. Mais fuir les dangers et les situations imprévues tout le temps est un handicap pour l’évolution personnelle. A travers cet article, le psy chevronné invite ses lecteurs à maîtriser leurs peurs et à foncer parfois vers l’inconnu.

L’article m’a laissé rêveur pendant quelques secondes. J’ai fermé les yeux pendant que mon cerveau digérait le papier délicieux. En ouvrant lentement les yeux, j’ai été accueilli par un sourire malicieux, celui du voyageur barbu assis en face de moi. C’était le sourire de quelqu’un qui vous attrape en flagrant délit. Mais un délit tout à fait pardonnable. C’était le docteur Zacchia en personne ! Je l’ai reconnu grâce à la photo qui accompagnait son article. Jusqu’à aujourd’hui je suis incapable de trouver la moindre explication à cette apparition miraculeuse. Mais je n’étais pas au bout de mes surprises. Le médecin m’a interpellé avec un ton on ne peut plus familier:

- Bonjour, Omar. Tu as besoin d’aide ?

- On se connaît déjà ?

- On se connaît depuis toujours.

- Ton article m’a bouleversé !

- Merci pour le compliment.

- Était-il spécialement adressé à moi ?

- Oui et non. Mais je crois, en tout cas, que tu as besoin d’aide.

- Mais je ne suis pas malade, docteur !

- Tous mes patients disent la même chose: ” Je ne suis pas malade, docteur !”.

- Comment sais-tu que je suis malade ?

- Mon œil de psy ne me trompe jamais. Je vois une lueur étrange dans tes yeux…

- Tu parles comme Hamlet !

- Pauvre Hamlet ! Sa tragédie c’est qu’il n’a jamais suivi une thérapie.

- Heureusement pour les Shakespearophiles comme moi.

- Oublie Shakespeare pour le moment. Tu vas me suivre à l’hôpital.

- Mais je dois préparer ma valise.

- On dirait que tu es obsédé par les petits détails de la vie, cher Omar !

- Mais ce sont ces petits détails qui remplissent le vide de notre vie, non ?
- On en reparlera plus tard.

Nous sommes descendus à la station Verdun. La neige qui enveloppait l’imposant Centre Hospitalo-universitaire lui conférait un charme irrésistible. En arrivant à la porte d’entrée, le docteur Zacchia a rompu le silence:

- N’oublie pas d’enlever tes bottes à l’entrée, s’il te plaît.
- On dirait que tu es obsédé par les petits détails de la vie, docteur !

A l’intérieur de l’hôpital règne une paix divine. J’ai l’impression de revenir au ventre maternel. Maintenant je n’ai plus besoin d’ouvrir un dictionnaire pour comprendre le sens du mot “sérénité”. Le monde extérieur n’existe pas. Seul le monde intérieur compte. Et ce monde intérieur est tellement riche que j’aimerais y passer le restant de mes jours.

Ici tout le monde, patients et personnel, est extrêmement gentil. On ne parle ni d’argent ni d’affaires. Le sourire artificiel des vendeuses et des banquiers brille par son absence. On ne vend rien et on n’achète rien. C’est un univers où les mots “performance”, “carrière”, “productivité” etc. n’ont aucun sens. Chose intéressante: toutes les relations humaines sont désintéressées. Tout le monde y trouve son compte.

Mes co-pensionnaires sont des gens intéressants et hyper-sympathiques. Je ne m’ennuie jamais en leur compagnie. Le “Professeur” Boltzmann - son pseudo - croit avoir découvert la dimension manquante de l’univers. Selon lui, c’est dans les interstices de cette dimension cachée, invisible et indétectable que trouvent leurs origines les rêves nocturnes et diurnes, les songes des nuits d’été, les délires de Hamlet, Oncle Vania et la Dame au petit chien, Madame Bovary et Anna Karenine, Alice et Sophie, Aladin et sa lampe magique et… les Contes de folie ordinaire.

Il y a aussi le “réalisateur de théâtre” Hellseher*, son pseudo d’artiste, qui a 1001 idées pour réaliser la pièce de théâtre la plus brève de l’Histoire. Elle porte le titre “Untitled” [Sans titre] et dure à peine une minute ! Cette pièce sans nom, sans acteurs et sans décor, a été écrite par Beckett. Mais personne n’a jamais eu le courage de la monter sur scène:

Acte I: Pas la moindre lumière. Noir absolu.

Acte II: Le cri d’un bébé, invisible, qui vient de naître. La scène, vide, commence à s’éclairer lentement. Scène éclairée.

Acte III: La scène s’obscurcit lentement. Avant que la scène ne replonge dans le noir total: un bruit à peine audible, le dernier souffle d’un homme qui vient de s’éteindre. FIN.

* Hellseher en allemand= voyant.

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