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Journal d'un nomade

Journal d'un nomade

Restless, shifting, fugacious as time itself is a certain vast bulk of the population of the red brick district of the lower West Side. Homeless, they have a hundred homes. They flit from furnished room to furnished room, transients forever - transients in abode, transients in heart and mind. They sing "Home, Sweet Home" in ragtime; they carry their lares et penates in a bandbox; their vine is entwined about a picture hat; a rubber plant is their fig tree. (O. Henry)

Diogene

Diogène le cynique

LE MONDE | 19.07.03 |

A cause de leurs idées ou de leur façon de vivre, certains personnages célèbres se sont trouvés à un moment de leur vie en butte à l’hostilité de leurs contemporains. Ainsi Diogène, qui a bousculé les conventions sociales de son temps.

Pourquoi les gens d’Athènes sont-ils si peu généreux ? Ils en ont assez, presque tous, de cet excentrique qui dort n’importe où, sous prétexte que la terre entière est sa maison. Qui ne se laisse jamais impressionner ni par les riches ni par les puissants, ni même par les dieux. Qui vit avec son manteau de grosse laine plié en deux, toujours le même, été comme hiver, et sa besace où il enfourne ce qu’il peut grappiller comme nourriture. Le Chien, comme on le surnomme, agace tout le monde depuis longtemps. Les Athéniens ont pris l’habitude de le voir déambuler partout, toujours pieds nus, quelle que soit la saison. Ils l’ont vu se rouler dans le sable brûlant les jours de canicule et, parfois, l’hiver se vautrer dans la neige, histoire de s’endurcir, de “s’exercer”, comme il dit. Les gens ne savent pas trop à quoi il s’exerce exactement, mais ils ne s’habituent pas bien à le rencontrer en train de pisser n’importe où, encore moins à le voir se masturber dans la rue en disant que ce serait une bonne chose que la faim puisse disparaître aussi facilement.

Ce solitaire hirsute prétend les ramener à la réalité ? La plupart des Athéniens haussent les épaules. Ils pensent que Diogène est un exalté. Ceux qui ont entendu Platon déclarer que cet excentrique est un “Socrate devenu fou” se méfient de ses lubies. Il y en a quand même un bon nombre qui l’admirent en secret. Quand Diogène s’est installé dans la réserve en terre du Métroôn, le fameux tonneau, beaucoup se sont dit qu’il n’allait pas tenir. Et Diogène tient. D’année en année, il persiste. Il se contraint à vivre à la dure. Et ça, quand même, c’est courageux ! Dernièrement, quand un voyou a démoli le tonneau, des citoyens ont pourchassé le coupable et l’ont corrigé. On a reconstruit, pour l’ascète tonitruant, un abri identique, qui lui suffit.

Ce qui force le respect, c’est que Diogène vit comme il le pense. Il ne fait pas semblant. En voilà un qui met en accord ses gestes et ses phrases. Un philosophe en acte, pas un discoureur. Encore moins un bel esprit faisant à chaque instant le contraire de ce qu’il dit.

Il a beaucoup écrit, pourtant, et sur des sujets très divers, traités politiques et livres de morale. Mais sa vie, jour par jour, parle pour ses idées. Presque personne n’a lu ses œuvres. Mais tout le monde voit comme il se comporte. Il enseigne par le geste et par l’exemple.

Certes, il choque fréquemment. C’est qu’il est le premier à pratiquer ce mode de vie dénommé cynique, à cause des chiens, justement (kunos, en grec ancien, veut dire “chien”). Sans vouloir l’imiter, ceux qui le rencontrent ne sont pas loin, quelquefois, de lui donner raison. Quand Diogène traite Platon de “bavard intarissable”, beaucoup d’Athéniens partagent son avis. Et quand il se proclame lui-même champion olympique dans la “catégorie hommes”, certains acquiescent en secret.

Mais les athlètes, même ceux de la vertu, doivent se nourrir. C’est pourquoi Diogène s’est déjà installé, longtemps avant le lever du soleil, juste au point où deux rues convergent. C’est la meilleure place pour mendier. D’ici, adossé à la maison qui fait l’angle, il a sous les yeux la place du marché dans son ensemble. Tous les Athéniens qui passent sont à portée de voix. Et ils vont l’entendre, comme à l’accoutumée. Qu’ils s’appellent Platon ou qu’ils soient moins fameux, qu’ils soient commerçants, guerriers, paysans, esclaves, hommes ou femmes, jeunes ou vieux, Diogène, comme toujours, est bien décidé à ne pas ménager ceux qui passent à sa portée. Mendiant oui, flatteur non.

Il les rudoie pour les secouer, les réveiller. Parce qu’il les juge lâches ou bien étourdis, préoccupés de leur satisfaction immédiate, incapables de s’occuper de l’essentiel : se conduire en hommes, vivre libres, atteindre le bonheur. Oui, il mendie, lui, le fils de banquier, l’ancien faussaire exilé, l’homme venu de Sinope il y a plusieurs années déjà et qui vit aujourd’hui dans les rues, comme un chien, volontairement. Il mendie quand il a vraiment trop faim et plus rien du tout à se mettre sous la dent. Il n’en éprouve pas la moindre honte. Tout est à tout le monde, pense-t-il. Quand on lui fait l’aumône, on ne lui donne rien, on lui rend ce qui est à lui comme à tous. C’est pourquoi, pour obtenir à manger, Diogène ne s’abaisse devant personne. Au contraire, il houspille les passants tant qu’il peut.

“Eh toi, oui toi, le gros, tu m’entends ? Tu donnes quelque chose pour que je mange ? Au lieu de t’empiffrer, tu ferais bien de me nourrir ! J’ai faim, je te dis ! Et je t’interdis de me laisser comme ça ! Tu entends ?” L’autre passe son chemin sans tourner la tête. Alors Diogène reconnaît dans la foule un avare, qui lui a déjà promis quelques pièces, plusieurs fois, toujours pour le lendemain. Et il se met à hurler : “Hé, mon ami, c’est pour ma nourriture que je veux ton argent, pas pour ma sépulture ! Si tu attends trop longtemps, tes pièces serviront à m’enterrer !” Quelques passants rient. Personne ne donne. Les heures passent. Nul ne jette à Diogène la moindre pièce. Pas même un bout de pain ou quelques olives. Il reste seul avec sa faim, sa main tendue et ses invectives.

Le soleil est déjà haut et personne ne lui a donné quoi que ce soit. Diogène ne se démonte pas. Il continue à invectiver les passants. Le fils d’une prostituée lui lance une pierre, il lui crie : “Attention, mon gars, tu pourrais toucher ton père !” Un chauve l’injurie, il rétorque : “Je félicite tes cheveux d’avoir abandonné ta sale tête.” Un marchand le menace du poing, Diogène réplique : “Tu te trompes ! Quand on tend la main à ses amis, on ne ferme pas les doigts !” Aller provoquer Diogène est presque un jeu pour certains passants. Sous la violence apparente, ils cherchent les réparties profondes.

Un étranger de passage s’avance et l’interpelle : ” Eh, le philosophe, tu sais ce qui vieillit le plus vite chez les humains ? - La bienveillance, répond Diogène. - Et ce qu’il y a de plus beau au monde ? - Le franc-parler ! Et toi, tu es un emmerdeur”, ajoute le cynique, avant de demander, pour la centième fois, de quoi se nourrir. Un autre jeune homme prend la relève. ” C’est vrai, le Chien, que tu vis ici en exil ? - Je suis très heureux d’être exilé, c’est grâce à cela que j’ai commencé à philosopher ! - Et tu en tires quoi, de la philosophie ? - Au moins ça : être prêt à toute éventualité. - On m’a dit aussi que tu avais dû partir de chez toi parce que tu avais falsifié la monnaie… - C’est tout à fait exact, dit Diogène. Il est vrai aussi que, quand j’étais beaucoup plus jeune, je pissais au lit, et ça ne m’arrive plus.”

“Falsifier la monnaie”, c’est la phrase-clé de la vie de Diogène de Sinope, alias le “Chien”, ou encore le “Chien royal”. Lui-même, ou son père, ou tous les deux passent pour avoir trafiqué les pièces de monnaie de Sinope, leur cité, et s’être trouvés contraints à l’exil quand le subterfuge fut découvert. Diogène, pourtant, croyait bien faire. Il avait consulté l’oracle d’Apollon, autrefois, sur son destin. Réponse : falsifier la monnaie. Or l’oracle d’Apollon ne saurait se tromper, tout le monde sait ça, même ceux qui ont avec les dieux des relations aussi distantes que Diogène. Où était donc l’erreur ?

Plus tard, une fois devenu philosophe, Diogène a compris. La monnaie à falsifier, ce ne sont pas les pièces ! Ce sont les conventions sociales, les valeurs communes, l’ensemble des convenances. Honneurs, pouvoirs, richesses, savoirs, plaisirs même, toutes ces choses que les humains estiment tant, le sage en voit la fausseté, et il lui appartient de la faire voir. Ce qui agite l’humanité - désir, orgueil, crainte, chagrin, jouissance -, il se rend compte que c’est du toc, des pièces sans valeur. Elles circulent, elles passent pour importantes, elles mobilisent et font souffrir, mais ce n’est que du vent.

Le secret, ce qui contient et conditionne tout le reste, c’est de vivre “selon la nature”. L’être humain qui parvient à la retrouver et à la suivre vivra heureux, débarrassé des artifices et des maux que la civilisation engendre. Diogène s’exerce donc, systématiquement, à se défaire des conventions de la vie sociale. A ses yeux, ce ne sont pas seulement des leurres ou des encombrements. Ce sont des pièges. Des attachements qui deviennent néfastes. Il a commencé à le comprendre en observant une souris. Un matin, peu de temps après son arrivée à Athènes, dormant dans une grange, il se demandait encore comment vivre. Il a observé une souris et constaté que cette bestiole ne se préoccupe ni d’avoir un toit ni d’avoir un travail, elle est libre de manger ce qui se trouve sur son chemin et de dormir n’importe où et n’importe quand. Voilà ce qu’est vivre selon la nature : demeurer libre, se suffire à soi-même, ne se plier à aucune des conventions de la civilisation.

Pour y parvenir, Diogène saisit d’emblée qu’il faut suivre une voie abrupte, un chemin escarpé. Pas de demi-mesure. Allégement radical. Il est indispensable de se débarrasser de l’inutile. Et on en trouve toujours, même quand on se croit délivré de tout le fatras social. Exemple : Diogène n’a gardé qu’un bol, une petite écuelle pour boire. Le jour où il voit un enfant, à la fontaine, boire dans ses mains, il casse ce dernier ustensile. Ce n’est encore qu’une sorte de monnaie sans valeur, une fausse utilité.

Dans cette falsification des valeurs communes, Diogène va très loin. Il ne se limite pas au refus des honneurs et au mépris du pouvoir. Il s’en prend directement aux lois, à la Cité, à toute incarnation de l’autorité. Méprisant Alexandre, le philosophe se proclame, pour la première fois sans doute dans l’histoire, “citoyen du monde”. La religion n’est pas épargnée. Il arrive à Diogène de chaparder dans les temples les offrandes destinées aux dieux. Et quand une femme se prosterne pour prier, en lorgnant sa croupe offerte, le sage énergumène demande si elle ne craint pas qu’un dieu arrive par-derrière, puisqu’ils sont partout…

Ça ne suffit pas encore. L’instruction est mise à l’écart. La vertu seule convient au sage. Il n’a donc rien à faire ni des arts ni des sciences. Inutile même qu’il apprenne à lire. Inutile qu’il se marie. Inutile qu’il s’attache. Inutile qu’il se cache pour copuler. Diogène n’est pas l’homme des compromis. Aucun arrangement, pas d’approximation. C’est un extrémiste de la vertu, un hercule de la cohérence. Si l’on veut vivre selon la nature, c’est sur les animaux qu’il convient de prendre modèle. Diogène préconise que les femmes appartiennent à tous, que les enfants soient communs, que l’on ne se soucie pas de l’inceste.

Cet homme n’est donc pas seul simplement parce qu’on le rejette, le calomnie ou le condamne. Il a choisi le refus, la grande solitude de la liberté totale. Un jour, à la sortie du théâtre, au moment où la foule quittait l’hémicycle, Diogène s’est mis en chemin pour y entrer. “Qu’est-ce que tu fais ? - Ce que j’ai fait toute ma vie !” Diogène symbolise l’existence à contre-courant, avec sa grandeur comme avec ses limites. Son mépris du troupeau, son exigence de cohérence peuvent susciter l’admiration. On peut aussi penser que tant d’ostentation dans la simplicité signale un immense orgueil.

L’homme au tonneau a inventé le refus de la civilisation. Cette attitude ne cessera pas de traverser après lui l’histoire occidentale sous des formes très diverses, des ascètes des débuts du christianisme jusqu’à la beat generation. Avec des avantages : dénonciation de l’hypocrisie, courage de la vertu. Avec aussi des dangers : le refus de la loi qui déshumanise, le rêve d’animalité qui débouche sur la barbarie. On peut aussi n’en retenir que l’endurance face à l’adversité, le désir tenace de n’être jamais pris au dépourvu par le pire. Ce dont témoigne la fin de l’histoire. La voici.

Diogène est toujours la main tendue, dans la rue. Le soleil descend, et sa main reste vide. Mais il s’est déplacé. Depuis le début de l’après-midi, il s’est installé face à une statue, sans cesser de tendre la main. Il reste devant elle, immobile, mendiant encore et encore. “Eh, Diogène, tu fais quoi, là ? - Je m’exerce à subir des échecs.”

Roger-Pol Droit

En savoir plus :

Diogène est né à Sinope vers 413 avant notre ère et mort à Athènes en 323. Il fut disciple d’Antisthène, fondateur de l’école cynique. Ses œuvres ont disparu.

La principale source d’informations dont on dispose sur sa vie et sur sa doctrine est le livre VI de Vies et doctrines des philosophes illustres, de Diogène Laërce. D’autres éléments se trouvent notamment chez Dion Chrysostome et Maxime de Tyr.

A lire

Vies et doctrines des philosophes illustres, de Diogène Laërce,traduction française sous la direction de Marie-Odile Goulet-Cazé, Le Livre de poche, 1999, pour se reporter aux récits originaux.

L’Ascèse cynique. Un commentaire de Diogène Laërce VI, 70-71, de Marie-Odile Goulet-Cazé, Vrin, 1986, pour comprendre la cohérence doctrinale du cynisme.

SOURCE : Le Monde du 19 juillet 2003

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