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Journal d'un nomade

Journal d'un nomade

Restless, shifting, fugacious as time itself is a certain vast bulk of the population of the red brick district of the lower West Side. Homeless, they have a hundred homes. They flit from furnished room to furnished room, transients forever - transients in abode, transients in heart and mind. They sing "Home, Sweet Home" in ragtime; they carry their lares et penates in a bandbox; their vine is entwined about a picture hat; a rubber plant is their fig tree. (O. Henry)

La blouse pour épouse

La blouse pour épouse, la page pour maîtresse

Anton Tchekhov s'est lancé dans l'écriture pour financer ses études de médecine. Il n'a jamais quitté ni l'une ni l'autre

« Ich sterbe » – « je meurs », en allemand –, dit Anton Tchekhov quand il s'éteint, en juillet 1904, à Badenweiler, Allemagne. Badenweiler est une ville d'eaux pour phtisiques, mais Tchekhov meurt une coupe de champagne à la main. Il a 44 ans. Et depuis plus de cent ans, on s'interroge, on glose à n'en plus finir sur ce « Ich sterbe », sur ce qu'il dit de l'individu et de l'écrivain.

Nathalie Sarraute, a écrit un très beau texte sur le sujet, parlant de Tchekhov « établissant le constat de sa mort ». Non pas en russe, mais en allemand, dans la langue du docteur Schwöhrer, qui se trouvait  son chevet, en compagnie de la compagne de l'écrivain, l'actrice Olga Knipper : ultime politesse, dernière élégance d'un homme qui n'a cessé de vouloir soulager la souffrance des autres.

Le constat. Le diagnostic. Et l’empathie, sans démonstration et sans pathos. Tout Tchekhov est là. Tout son vécu de médecin-écrivain-journaliste – et de malade. Comme chez Arthur Schnitzler, son contemporain viennois, la médecine occupe une place fondamentale dans l’écriture – mais de manière très différente que chez l’auteur de La Ronde.

Fleurs de sang

Ecrivain, il l’est devenu presque malgré lui – si tant est qu’il y ait des malgré-soi… –, lui, le petit-fils de serf. Lui, le fils de boutiquier de Taganrog, petite bourgade des bords de la mer Noire, qui se considère comme bien moins brillant que ses deux grands frères, l’artiste Nikolaï et l’intellectuel Alexandre. S’il griffonne ses premiers récits humoristiques sur un coin de table, à 20 ans à peine, c’est pour nourrir sa famille – qu’il entretiendra toute sa vie – et pour payer ses études de médecine.

La médecine, c’est, pour ce jeune homme qui se considère sans talent particulier, le seul moyen d’échapper à une vie de misère et d’humiliations. L’étudiant, qui s’est mis à écrire pour gagner quatre sous en attendant que son métier de médecin lui permette d’abandonner cette activité purement alimentaire, obtient son diplôme en 1884. La même année, il a sa première hémoptysie : les fleurs de sang annoncent la tuberculose à venir, mais le tout nouveau docteur Tchekhov ne veut pas le voir, pas le savoir.

Il veut vivre, comme les héroïnes de sa pièce Les Trois Sœurs, qu’il écrira bien plus tard. Et rien ne se passera comme il l’avait prévu. Certes, il sera médecin, il soignera, les pauvres et les paysans surtout, partout où il vivra, notamment à Melikhovo, la propriété qu’il achète en 1892 à moins de cent kilomètres de Moscou.

Il soigne, il soulage. Gratuitement, le plus souvent : sa clientèle n’a pas les moyens de le payer. Il écoute, il observe, il ausculte cette Russie que les grands esprits veulent révolutionner de fond en comble. La médecine à la fin du XIXe siècle n’est guère plus avancée que du temps de Molière. Choléra, typhus, diphtérie et scarlatine sévissent, ainsi que tous les maux associés à la misère, à la crasse, à l’alcoolisme et à l’ignorance.

Avec ses deux chiens, les bassets Bromure et Quinine, il sillonne la campagne. De temps en temps, le médecin-chef de l’hôpital voisin lui demande un coup de main, pour les autopsies. C’est peu de dire que Tchekhov sait de quoi l’homme est fait, corps et âme. Et, en cette fin de siècle, dans l’empire du tsar, il est principalement fait de souffrance – une souffrance que Tchekhov regarde à hauteur d’homme, sans surplomb.

« Mercredi dernier, à ma consultation du dispensaire, on m’a apporté un enfant de trois ans qui était tombé dans une bassine d’eau bouillante… Il ne fait pas bon être médecin ! C’est effrayant, et assommant, dégoûtant… Une petite fille avec des vers plein son oreille, des diarrhées, des vomissements, des syphilis, pff ! Oh, douces musique et poésie, où êtes-vous ? », se plaint-il dans une de ses lettres.

Précurseur de l’humanitaire

Alors il écrit. Pas pour raconter tout ça, non – c’est ce qu’il prétend, du moins. Mais parce qu’il a besoin d’argent, encore et encore, avec toute la smala qui va et vient dans sa maison et qu’il faut nourrir. Et pas pour faire du style, surtout pas. « Un écrivain n’est quand même pas un confiseur, un parfumeur, un amuseur… Il est comme n’importe quel vulgaire correspondant de presse »,s’exclame-t-il, lui qui est si rarement véhément, avant de louer « un style de procès-verbal, sans mots plaintifs ».

Ecrivain malgré lui… Les psychanalystes n’y croiraient pas, bien sûr. Tchekhov se démène, invente la médecine humanitaire avant l’heure, sorte de précurseur des Rony Brauman et autres Bernard Kouchner, ouvrant des dispensaires, organisant la lutte contre l’épidémie de choléra ou encore se rendant dans l’enfer qu’est le bagne de Sakhaline, pour décrire les conditions de vie inhumaines des déportés.

En 1888, il répond à son éditeur, Souvorine, qui l’encourage à écrire et trouve qu’il gâche son talent : « Je me sens mieux et plus content de savoir que j’ai deux professions. La médecine est ma femme légitime, la littérature ma maîtresse. Quand je me fatigue de l’une, je passe la nuit avec l’autre. » Et puis, comme autrefois les clients de l’épicerie de Taganrog, les malades qui viennent consulter le docteur Tchekhov sont pour l’écrivain une mine de personnages, de situations.

Et c’est ainsi, mine de rien, toute une tragi-comédie humaine qu’il invente peu à peu, au fil de ses quelque six cents nouvelles, auxquelles viendront s’ajouter, comme une distillation raffinée, neuf pièces en un acte et six « grandes » pièces. Tchekhov vit comme un forçat, sans avoir la santé du colosse Léon Tolstoï.

Il est malade, mais ne veut pas radiographier le nénuphar qui lui nappe le poumon. Il a mieux à faire. Il vit à fond, se couche à point d’heure, se lève aux aurores pour écrire, collectionne les maîtresses voire les filles de mauvaise vie et voyage autant qu’il peut, de Nice à Rome, de Paris à Novossibirsk – il rêve même de partir explorer l’Algérie.

Il est l’opposé absolu de l’auteur enfermé dans sa tour d’ivoire et des afféteries gracieuses dans lesquelles l’a cantonné toute une imagerie théâtrale du début du XXe siècle, avec samovars et belles dentelles. Depuis, on l’a amplement redécouvert, notamment en lisant ses merveilleuses nouvelles, qui ont été longtemps méconnues en France, et qui donnent la mesure de l’art du « praticien » Tchekhov – et de sa modestie.

En 1900 encore, alors qu’il est devenu un auteur célèbre et qu’il assiste à une représentation des Ames solitaires, de Gerhart Hauptmann, donnée par le Théâtre d’art, il dit à Stanislavski : « Voilà un vrai auteur de théâtre. Moi, je ne suis qu’un médecin. » Incurable.

Fabienne Darge. Le Monde du dimanche 9 - Lundi 10 août 2015, page 16.

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A lire : Carnets, de Tchekhov (Christian Bourgois).Tchekhov, par Virgil Tanase (Gallimard, « Folio »). Regardez la neige qui tombe. Impressions de Tchekhov, de Roger Grenier (Gallimard, « Folio »).

 

 

 

 

 

 

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