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Journal d'un nomade

Journal d'un nomade

Restless, shifting, fugacious as time itself is a certain vast bulk of the population of the red brick district of the lower West Side. Homeless, they have a hundred homes. They flit from furnished room to furnished room, transients forever - transients in abode, transients in heart and mind. They sing "Home, Sweet Home" in ragtime; they carry their lares et penates in a bandbox; their vine is entwined about a picture hat; a rubber plant is their fig tree. (O. Henry)

La vie en prose

L’absurde, ce sera mon épitaphe !

Ce qui me déprime le plus c’est le désœuvrement. C’est pourquoi je me suis inscrit, début décembre 2007, à une agence qui offre des jobs temporaires de nature surtout physique : tu entraînes tes muscles et on te paie pour la séance de musculation ! L’agence m’a appelé deux fois mais à chaque fois on me disait que les bottes de travail étaient obligatoires pour les deux jobs. J’ai décidé d’emprunter 100 dollars à un ami pour m’acheter des bottes de travail. Elles ne m’ont coûté que 80 dollars.

Tout de suite j’ai transmis la bonne nouvelle à l’agence: maintenant je suis un travailleur "botté". Une employée de l’agence me rappelle quelques jours plus tard pour un travail d’une semaine ou deux dans une usine. Le lendemain matin, je me lève à 5h00 du matin, je prépare un sandwich, du café, prends une pomme et une orange du frigo et les mets dans ma boîte à lunch.

J’arrive à l’usine à 6h30. Le travail commence à 7h00. Le contremaître me donne des gants de travail, une salopette neuve et des bouchons pour me protéger l’ouïe. En effet, le bruit des machines était assourdissant. Une pancarte indique que le casque de sécurité est obligatoire mais je n’ai vu aucun ouvrier casqué !

C’était un travail à la chaîne. Il y avait des rangées de barils qui apparemment étaient vides mais qui dégageaient une odeur chimique nauséabonde difficilement identifiable. Je devais les descendre doucement un par un, les soulever, puis les poser sur une chaîne roulante. Je me suis tout de suite rappelé Les Temps Modernes de Chaplin. Mais j’étais prêt à faire ce travail pendant toute la journée et même pendant des semaines.

À 9h00 du matin le contremaître m’appelle. Il me dit: " Maintenant tu vas travailler dehors ". Il veut que je déneige, en compagnie de deux autres collègues, une partie du toit immense de l’usine. On a donné à chacun de nous une pelle de déneigement et on nous a fait monter sur le toit. Il y faisait une température "théorique" de 12 degrés au-dessous de zéro. Mais avec le facteur vent, elle se situait aux alentours de moins 18. Il y avait une couche de neige de 60 à 80 cm. Malgré ces conditions climatiques affreuses, l’entreprise ne nous a rien fourni pour nous protéger du froid. En outre, ce travail exigeait des bottes de chasseurs, celles qui arrivent jusqu’aux hanches.

Pour une fois les travailleurs ont parlé d’une seule voix. Nous avons tous les trois dit au chef, confortablement installé dans son bureau chauffé: " Non, il n’en est pas question ! Nous ne sommes pas ici pour faire le déneigement ! "

La réponse du contremaître fut brève :" Adieu ! ". Nous avons répondu: "Adieu ex-boss ! ". Donc, en tout et pour tout, nous avons travaillé pour Arshinoff - c’est le nom de l’entreprise - pour pas plus de deux heures (7h00-9h00). Un de mes collègues congédiés m’a invité à monter dans sa voiture. Originaire de l’ex-Zaïre, il a fait ses études et travaillé comme ingénieur en pétrole en Russie. Marié à une Russe et père de deux enfants, il a immigré au Canada à cause du racisme. La Russie est devenue invivable pour les Africains.

Je devais attendre dix jours pour réclamer la paie à l’agence. Celle-ci se trouve à dix stations de métro de chez moi mais je n’avais pas d’argent pour acheter un ticket de métro (aller-retour = $5.00). J’ai marché jusqu’à la troisième station de métro sur mon chemin mais je n’en pouvais plus à cause des rafales de vent polaire. J’ai décidé de tenter ma chance à la station de métro Vendôme. J’ai profité d’un moment de distraction du guichetier pour franchir discrètement le tourniquet.

Arrivé au guichet de l’agence, j’étais fou de joie: je vais encaisser enfin mes 15 dollars. Mais le comptable m’a dit que mon nom n’était pas sur la liste ! Le comble du malheur est que l’entreprise qui m’avait exploité pendant deux heures était déjà fermée à 16h00. J’ai expliqué à l’employée de l’agence et au comptable que je n’avais pas d’argent pour rentrer chez moi. Le comptable m’a dit: " Ce n’est pas notre problème. Tout ce qu’on peut faire pour vous c’est d’envoyer une réclamation à l’entreprise."

J’ai marché pendant une heure et demi jusqu’à la maison d’un ami. Et comme par hasard, c’était celui qui m’avait prêté les 100 dollars pour m’acheter des bottes de travail. J’ai sonné. Il était chez lui. Heureusement. Sur-le-champ, je lui ai raconté cette énième histoire kafkaïenne qui venait de m’arriver. Impossible de trouver un ami plus gentil que lui. Il a non seulement accepté de me prêter encore 20 dollars mais il m’a aussi offert sa carte mensuelle de métro-bus qui était valable jusqu’au 31 décembre 2007. On était le 28 décembre 2007. Ce jour-là le ciel était gris. Un gris transformé en rose grâce à un sourire ami.

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