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Journal d'un nomade

Journal d'un nomade

Restless, shifting, fugacious as time itself is a certain vast bulk of the population of the red brick district of the lower West Side. Homeless, they have a hundred homes. They flit from furnished room to furnished room, transients forever - transients in abode, transients in heart and mind. They sing "Home, Sweet Home" in ragtime; they carry their lares et penates in a bandbox; their vine is entwined about a picture hat; a rubber plant is their fig tree. (O. Henry)

Alberto Manguel

Montrer le blanc pour le noir

Par Alberto Manguel

(Traduit de l'anglais par Omar K.)

Mais que dirai-je d'aucuns, vraiment mieux dignes d'être appelés traditeurs, que traducteurs ? Vu qu'ils trahissent ceux qu'ils entreprennent exposer, les frustrant de leur gloire, et par même moyen séduisent les lecteurs ignorants, leur montrant le blanc pour le noir.

JOACHIM DU BELLAY,

La Deffence et Illustration de la Langue Francoyse, 1549

On ne peut interdire que ce qu’on peut nommer.

GEORGE STEINER,

Après Babel, 1973

Durant une partie des années 1992 et 1993, j’ai travaillé à la traduction de trois nouvelles de la regrettée Marguerite Yourcenar. Ces nouvelles, publiées en français sous le titre Conte Bleu, traduit en A Blue Tale par moi, sont parmi les toute premières œuvres d’une écrivaine qui deviendra par la suite une styliste accomplie. L’on comprend facilement que, étant écrites dans l’exubérance et le je sais-tout caractéristiques de la jeunesse, ces nouvelles s’écartent de temps en temps du bleu sobre pour virer vers le pourpre flamboyant. Étant donné que les traducteurs, contrairement aux écrivains, ont la possibilité de corriger les écarts du passé, il m’a semblé que l’effort de conserver tout le style scintillant et voluté du texte juvénile de Yourcenar, relèverait de la pédanterie. Cette entreprise serait mieux destinée aux urologues littéraires qu’aux amoureux de littérature. Par ailleurs, la langue anglaise se montre moins tolérante que la langue française envers l’exubérance. Ainsi ai-je maintes fois - mea culpa, mea maxima culpa – discrètement coupé un adjectif qui dépasse ou élagué une comparaison déplacée.

Vladimir Nabokov, critiqué par son ami Edmund Wilson pour avoir commis une traduction « sans compromis » d’Eugene Onegin, a répondu que la tâche du traducteur ne consiste pas à améliorer ou commenter l’original, mais à donner au lecteur qui ne connaît pas une langue un texte recomposé par tous les mots équivalents d’une autre langue.1 Apparemment, Nabokov pensait (même si j’ai de la difficulté à imaginer que le grand maître voulait être compris au pied de la lettre) que les langues sont “équivalentes” dans le sens et le son, et que tout ce qui a été imaginé dans une langue peut être re-imaginé dans une autre – sans procéder à la moindre recréation. Mais la réalité est que (c’est ce que tout traducteur constate dès la première page) le phénix imaginé dans une langue n’est qu’un poulet de basse-cour dans une autre, et que pour investir ce volaille en particulier de la majesté d’un oiseau renaissant de ses cendres, une langue différente aurait besoin de la présence d’une créature différente, prise dans de bestiaires qui possèdent leurs propres notions d’étrangeté. En anglais, par exemple, le mot phoenix porte encore un collier sauvage, plein de connotations. En espagnol, ave fénix fait partie rhétorique emphatique hérité du 17ème siècle.

Pendant les débuts du Moyen Âge, le mot « translation » (du participe passé latin transferre, “transférer”) signifiait le transfert des reliques d’un saint d’un lieu à un autre. Parfois ces transferts étaient illégaux, comme lorsque les restes du saint étaient dérobés d’une ville pour le bénéfice et la gloire d’une autre. C’est ainsi que le corps de Saint Marc a été transféré de Constantinople à Venise, caché sous un chargement de porcs, que les gardes turcs aux portes de Constantinople avaient refusé de toucher. Transporter quelque chose de précieux et se l’approprier par n’importe quel moyen : cette définition rend, peut-être, plus service à l’acte de traduction littéraire que celle de Nabokov.

Aucune traduction n’est jamais innocente. Chaque traduction implique une lecture, un choix du sujet et de l’interprétation à la fois, un refus ou une suppression d’autres textes, une redéfinition sous les conditions imposées par le traducteur qui, à l’occasion, usurpe le titre à l’auteur. Comme une traduction ne peut pas être impartiale, pas plus qu’une lecture ne peut être objective, l’acte de traduction porte en lui une responsabilité qui s’étend au-delà de la page traduite, non seulement entre une langue et une autre mais souvent au sein de la même langue, d’un genre à un autre, ou des rayons d’une littérature à ceux d’une autre. Dans le même ordre d’idées, toutes les « traductions » ne sont pas reconnues comme telles: lorsque Charles et Mary Lamb ont transformé les pièces de Shakespeare en des contes pour enfants en prose, ou lorsque Virginia Woolf a généreusement fait entrer les versions anglaises de Tourgueniev, faites par Constance Garnett, « dans le bercail de la littérature anglaise »,2 les transferts de textes à un jardin d’enfants ou à la British Library ne furent pas considérés comme des « translations » au sens étymologique du mot. Qu’il s’agisse de porc, de Lamb ou de Woolf*, chaque traducteur déguise le texte, en l’habillant d’un autre sens, attrayant ou dissonant.

Si la traduction n’était rien d’autre qu’un acte de pur échange, elle n’offrirait pas plus de possibilités de distorsion et de censure (ou amélioration et éclaircissement) que la photocopie ou la transcription à la main. Hélas – je m’incline devant Nabokov – ce n’est pas le cas. Si l’on admet que chaque traduction, en transférant le texte vers une autre langue, un autre lieu et une autre époque, le modifie pour le meilleur et pour le pire; dans ce cas nous devons admettre que chaque traduction – translitération, réécriture de l’histoire, narration, réinvention des titres – ajoute au texte original une lecture prêt à-porter**, un commentaire implicite. C’est ici que le censeur entre en scène.

Qu’une traduction puisse cacher, déformer, assujettir, ou même supprimer un texte est un fait tacitement admis par le lecteur qui l’accepte comme une « version » de l’original. Dans l’index du livre révolutionnaire de John Boswell sur l’homosexualité au Moyen Âge, l’entrée pour « Traduction » dit « voir Maltraduction » – ou ce que Boswell appelle « la falsification délibérée des archives historiques. » Les exemples de traductions aseptisées des classiques grecs et latins sont trop nombreux pour être cités et varient du changement d’un pronom qui cache délibérément l’identité sexuelle d’un personnage, à la suppression d’un texte en entier, comme les Amores de Pseudo-Lucien, que Thomas Francklin a supprimé en 1781 dans sa traduction anglaise des œuvres de l’auteur, car il comportait un dialogue explicite entre un groupe d’hommes dont le sujet était : qui de l’homme ou de la femme est érotiquement plus désirable ? « Mais puisque cette question a été tranchée en faveur des femmes depuis longtemps, du moins chez nous, la discussion autour de ce sujet n’est d’aucune utilité », a écrit le censeur Francklin 3.

Durant le 19ème siècle, les textes classiques grecs et latins étaient recommandés l’éducation morale des femmes seulement si ces textes étaient purifiés par la traduction. Le révérend J. W. Burgon l’a dit noir sur blanc lorsqu’en 1884, du haut de sa chaire du New College, Oxford, il a prêché contre l’entrée des femmes à l’université où elles auraient à étudier les textes dans l’original.

« Si elle devait brillamment rivaliser avec les hommes pour avoir les ‘honneurs’, vous devriez obligatoirement mettre les auteurs classiques de l’antiquité, sans exception, entre ses mains – en d’autres mots, vous devriez l’initier aux obscénités de la littérature grecque et romaine. Pourriez-vous l’envisager sérieusement ? Est-ce que ça fait partie de votre programme de souiller cet esprit charmant avec les saletés d’une archi-vieille civilisation, et de faire connaître à des filles dans la fleur de l’âge des centaines de choses abominables dont les femmes de tout âge (et les hommes aussi, si c’était possible) se passeraient mille fois ? »4

Il est possible de censurer non seulement un mot ou une ligne d’un texte au cours de la traduction, mais aussi une culture entière, comme ça s’est passé plusieurs fois durant les siècles lorsque des peuples étaient conquis. Par exemple, vers la fin du 16ème siècle, les jésuites ont été autorisés par le roi Philippe II d’Espagne, un champion de la Contre-Réforme, de suivre les pas des franciscains pour s’établir aux jungles de ce qu’on appelle aujourd’hui le Paraguay. De 1609 jusqu’à leur expulsion des colonies en 1767, les jésuites ont rassemblé des autochtones guarani dans des villages clôturés, appelés « reducciones » parce que les hommes, les femmes et les enfants qui y vivaient ont été « réduits » aux dogmes de la civilisation chrétienne. Les différences entre conquis et conquérants n’étaient pas faciles à surmonter. « Ce qui me rend païen à vos yeux, a dit un chaman guarani à l’un des missionnaires, c’est ce qui vous empêche d’être un chrétien à mes yeux. »5 Les jésuites ont compris qu’une conversion réelle requiert la réciprocité et que comprendre l’autre était la clé qui leur permettraient de maintenir les païens dans ce que l’on appelait, en empruntant le vocabulaire de la littérature mystique chrétienne, « captivité voilée ». Le premier pas pour comprendre l’autre était d’apprendre et de traduire sa langue.

Une culture est définie par ce qu’elle peut nommer. Pour censurer, la culture envahissante doit aussi posséder le vocabulaire de nommer ces mêmes choses. Donc, traduire dans la langue du conquérant apporte toujours le danger d’assimilation ou d’annihilation. De même, traduire dans la langue du conquis risque d’accorder à ce dernier trop de pouvoirs ou de saper l’entreprise coloniale. Ces conditions inhérentes à la traduction s’étendent aux différentes situations de déséquilibre politique. Le Guarani, encore la langue d’usage de plus d’un million de Paraguayens, même si sa version actuelle a subi beaucoup de changements, a été jusqu’à l’arrivée des jésuites une langue orale. C’est à cette époque que le frère franciscain Luis de Bolaños, que les autochtones appelaient le « sorcier de Dieu » à cause de son don pour les langues, a compilé le premier dictionnaire guarani.

Son travail a été continué et perfectionné par le jésuite Antonio Ruiz de Montoya qui, après plusieurs années de dur labeur, donna au volume complété le titre Thesaurus de la langue Guarani. Dans une préface à l’histoire des missions jésuites en Amérique du Sud, le romancier paraguayen a noté que, pour que les autochtones croient en la foi de Jésus, ils avaient surtout besoin d’être capables de mettre en veilleuse ou de réviser leurs concepts ancestraux de vie et de mort. En utilisant les propres mots des Guarani et profitant de certaines similitudes entre les religions chrétienne et guarani, les jésuites ont retraduit les mythes guarani de façon à ce que ces derniers puissent prédire ou annoncer la vérité de Jésus. L’Arrière-Arrière-Premier-Père Ñamandú, qui a créé son propre corps et les attributs de ce corps à partir des brumes originelles, devint le Notre Père la Genèse. Tupá, le premier Parent, une divinité mineure dans le panthéon guarani, devint Adam, le premier homme. Les bâtons croisés, yvyrá yuasá, qui dans la cosmologie guarani soutient le royaume terrestre, devint la Croix Sacrée. Et, puisque le deuxième Ñamandú fut de créer le verbe, les jésuites n’eurent aucune difficulté à infuser la Bible, traduite en guarani, avec le poids accepté de l’autorité divine.

En traduisant le guarani en espagnol, les jésuites ont attribué à certains termes qui dénotent un comportement acceptable ou même socialement recommandable social parmi les autochtones la connotation de ce comportement comme il était perçu par l’église catholique ou la cour d’Espagne. Les concepts guarani d’honneur privé, de reconnaissance tacite lors de la réception d’un cadeau, de savoir spécifique comme opposé au savoir général, et de réponse sociale aux changements de saison et d’âge, ont été platement et commodément traduites en “Orgueil,” “Ingratitude” “Ignorance” et “Instabilité”. Ce vocabulaire a permis au voyageur Martin Dobrizhoffer de Vienna de réfléchir, seize ans après l’expulsion des jésuites, en 1783, dans sa Geschichte der Abiponer sur la nature corrompue des Guarani: « Leur innombrables virtus, qui appartiennent certainement aux êtres rationnels, capables de culture et d’apprentissage, servent de façade pour des compositions déréglés à l’intérieur des œuvres elles-mêmes. Ils semblent comme des automates auxquels on a ajouté des éléments d’orgueil, d’ ingratitude, d’ignorance et d’instabilité. De ces sources principales coulent les ruisseaux de la paresse, de l’ivrognerie, de l’insolence et de la méfiance, accompagnées d’autres dérangements qui dégradent leurs qualités morales. »7

Malgré les allégations des jésuites, le nouveau système de croyances n’a pas contribué au bonheur des autochtones. En 1769, l’explorateur français the Louis Antoine de Bougainville a décrit les Guarani avec ses mots laconiques:

« Le sort de ces Indiens est triste. Tremblant sans cesse sous la menace du châtiment d’un maître pédant et lugubre, ils ne possèdent aucun bien et sont soumis à une vie de dur labeur dont la monotonie est capable de tuer un homme d’ennui. C’est pourquoi, lorsqu’ils meurent, ils ne sentent aucun regret de quitter cette vie. »8

Durant la période de l’expulsion des jésuites du Paraguay, le chroniqueur espagnol Fernández de Oviedo pouvait dire à propos de ceux qui ont « civilisé » les Guarani ce qu’un Britannique Calgacus, aurait dit, selon certaines sources, après l’occupation romaine de la Grande Bretagne: « Les hommes qui ont perpétré ces actes appellent ces lieux occupés ‘pacifiques’. J’ai le sentiment qu’ils sont plus que pacifiques. Ils sont détruits. » 9

Tout au long de l’histoire, la censure en traduction s’est produite sous des déguisements plus subtils. À notre époque, dans certains pays, la traduction est l’un des moyens par lesquels les auteurs « dangereux » sont soumis à des purges purificatrices. (Le Brésilien Nélida Piñón à Cuba, le décadent Oscar Wilde en Russie, les chroniqueurs autochtones aux États Unis et au Canada, l’enfant terrible George Bataille dans l’Espagne de Franco, ont été tous publiés dans des versions tronquées. Et, malgré toutes mes bonnes intentions, ma version de Yourcenar pourrait-elle être considérée comme censurante ?) Souvent les auteurs dont les écrits politiques seraient de nature à incommoder les lecteurs ne sont tout simplement pas traduits. Les auteurs dont le style est difficile sont ou bien négligés en faveur d’autres plus accessibles ou bien condamnés à des traductions faibles ou maladroites.

Pourtant, qui dit traduction ne dit pas toujours dégradation et duperie. Parfois, des cultures peuvent être sauvées grâce à la traduction. Les traducteurs y trouvent une bonne occasion pour justifier leur tâche laborieuse et servile. En janvier 1976, le lexicographe américain Robert Laughlin s’est agenouillé devant le juge suprême de la ville de Zinacantán au sud du Mexique, en tenant entre ses mains un livre dont la rédaction lui avait pris quatorze ans de sa vie: le grand dictionnaire tzotzil qui traduit en anglais la langue maya, parlée par 120 000 autochtones aux Chiapas, connus sous le nom de « Peuple de la chauve-souris. »10 En offrant le dictionnaire tau vieux tzotzil, Laughlin a dit, dans la langue qu’il avait peiné à consigner. « Si un étranger vous dit que vous êtes des Indiens bêtes et stupides montrez-lui ce livre, s’il vous plaît. Montrez-lui ces 30 000 mots de votre savoir et des votre raisonnement. » Ça devrait, voire ça doit, suffire.

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*) Jeu de mots intraduisible. "Pork" (porc) se réfère à ce qui précède (le corps de Saint Marc a été transféré de Constantinople à Venise, caché sous un chargement de porcs). Les deux noms propres Lamb (agneau) et Woolf (loup; en orthographe moderne : Wolf) sont ceux des écrivains britanniques cités dans le même paragraphe. (Note du traducteur)

**) En français dans le texte (N. D. T.)

1 Vladimir Nabokov, Strong Opinions, New York: Vintage Books, 1982.

2 Virginia Woolf, The Essays of Virginia Woolf, vol. I 1912-1918, edited by Andrew McNeillie, London: Hogarth Press,

1987.

3 Quoted in John Boswell, Christianity, Social Tolerance and Homosexuality: Gay People in Western Europe from the,

Beginning of the Christian Era to the Fourteenth Century, Chicago & London; University of Chicago Press, 1980.

4 Quoted in Jan Morris (ed.), The Oxford Book of Oxford, Oxford University Press, 1978.

5 Quoted in Tentación de la utopía: La República de los jesuitas en el Paraguay, foreword by Augusto Roa Bastos,

introduction and selection by Rubén Bareiro Saguier & Jean-Paul Duviols, Barcelona: Tusquets, 1991.

6 Ibid., Bastos, Foreword.

7 Martin Dobrizhoffer, Geschichte der Abiponer, einer berittenen und kriegerischen Nation in Paraguay, Vienna, 1783.

8 Louis Antoine de Bougainville, Journal du voyage autour du monde, in Bougainville et ses compagnons autour du monde

1766-1763, Paris; Imprimerie Nationale, 1977.

9 Tacitus, Histories & Annals, vol. l, edited by C. H. Moore & J. Jackson, London: Loeb Classical Library, William

Heinemann, 1963.

10 Alexander Cockburn, The Great Tzotzil Dictionary, in Soho Square l, edited by lsabel Fonseca, London: Bloomsbury

Press, 1988.

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