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Journal d'un nomade

Journal d'un nomade

Restless, shifting, fugacious as time itself is a certain vast bulk of the population of the red brick district of the lower West Side. Homeless, they have a hundred homes. They flit from furnished room to furnished room, transients forever - transients in abode, transients in heart and mind. They sing "Home, Sweet Home" in ragtime; they carry their lares et penates in a bandbox; their vine is entwined about a picture hat; a rubber plant is their fig tree. (O. Henry)

Juan Rodriguez

Une fois déconnecté, j’ai retrouvé mes réseaux

Par JUAN RODRIGUEZ, The Gazette 31 juillet 2010

Juan Rodriguez a décidé de se débrancher d’internet. Tout a commencé comme une petite expérience...

MONTRÉAL – Il y a quelques mois, conseillé par des amis qui pensaient que c’était le meilleur moyen pour accueillir le nouveau millénaire et accéder au domaine du « réseautage social », j’ai finalement rejoint Facebook. Je fais maintenant partie des quelques 500 millions de personnes autour du globe qui se sont inscrites à ce site. Le problème c’est que lorsque j’ai changé d’appartement, l’année dernière, j’ai décidé de déménager sans internet.


Après avoir été pendant près de vingt ans dépendant d’internet, qui était à la fois un outil de travail et de divertissement, mon « débranchement » a débuté comme une simple expérience. Si les êtres humains sont essentiellement des esclaves de l’habitude, je voulais savoir si je pourrais survivre à ma dépendance à la Toile.


D’après quelques amis et collègues, cette mesure draconienne m’a transformé en une sorte de psychopathe antisocial. Et stupide aussi, car je suis dans le journalisme, un secteur qui accorde une importance majeure au fait d’être à jour.


Je me rends compte qu’en prétendant que je ne suis pas un technophobe, je ne suis pas loin d’un Richard Nixon disant : « Je ne suis pas un escroc » durant le scandale de Watergate. Même si je suis incapable de programmer un magnétoscope, j’ai été toujours fasciné par la technologie. J’ai le sentiment que les scientifiques et les « techno-fous » ne sont pas de simples drones et qu’ils sont des passionnés comme les artistes, mais à leur manière. Ça me réjouit de dire que j’étais, à peu près, l’un "des premiers adeptes" de l’iPod.


Ce n’est pas que je n’utilise pas internet. Il n’y a pas si longtemps j’y étais du matin au soir. J’ouvrais les yeux sur le New York Times et, curieux de savoir ce que la Côte Ouest des États-Unis pensait, tout de suite après, je me connectais au Los Angeles Times. Puis au Washington Post, au Guardian, au Monde ... accroché par des liens de discours, conférences de presse, reportages et clips vidéo. Tard le soir, je me sentais sonné et vidé de ma substance. J’avais le pire des sommeils et des écrans d’ordinateur encadraient mes rêves.

Tous les jours, je me rends au café EM à Mile End, équipé d’internet sans fil, pour y lire mes courriels et faire des recherches en ligne, suivant ma liste « à faire », griffonnée sur mon bloc-notes.

Cet exercice m’oblige à quitter mon appartement. Un geste crucial pour un pigiste qui travaille chez lui. Je tombe souvent sur des voisins, qui ne sont pas des personnes virtuelles, mais des êtres en chair et en os, avec des expressions faciales réelles (on est loin de Facebook !). Je regarde les propriétaires du café, Sonja, Anna et Rob, en train de gérer ce vaste local bien éclairé. Je vois des gens réels entrer et sortir, j’engage des conversations face à face, j’entends une multitude de voix. Je me sens connecté au milieu où je vis.

Sur le chemin de retour, je m’arrête souvent chez le bouquiniste S. W. Welch, au coin de la rue Saint Viateur, où Steve Welch, chantre des livres usagés, disserte sur les « pour » et les « contre » de la culture des gadgets. « Je vends des produits qui ont fait leur preuve et qui n’ont pas besoin d’être rechargés. »

Dès que j’ai éloigné internet de chez moi, j’ai redécouvert les joies de la lecture de livres (pas de blogues). C’est une sensation que je n’avais plus connue aussi intensément depuis mon adolescence, lorsque je dévorais les livres, comme une éponge humaine qui avait envie de tout absorber. Lorsque j’étais seul dans ma chambre, je me blottissais dans mon lit, envahi par le sentiment d’avoir découvert le Sens de la Vie. J’avais 16 ans. En effet, ce sentiment me paraît plus intense aujourd’hui que le souvenir que j’en avais gardé, à une époque où je ne trouvais rien de meilleur.

La grandiloquence qui a accompagné internet et la révolution numérique dès leurs débuts ne doit pas cacher un fait: tout ce battage avait quelque chose de vrai. Je dirais même, avec le recul, que les faits ont été minimisés. Les « techno-fous » avaient raison: internet a changé la donne d’une façon tellement radicale que nous sommes encore loin d’en calculer toutes les conséquences. (Il est trop tard pour arrêter !) En outre, on adopte toujours les innovations pour les critiquer ensuite occasionnellement. Alors commençons par mettre l’accent sur les côtés positifs d’internet.

Internet est la plus vaste source d’information depuis l’invention de la bibliothèque.

En effet, la Toile est un précieux guide de livres. Ces derniers offrent des analyses et des informations plus détaillées et plus personnalisées que celles qu’internet peut offrir actuellement. La Toile est aussi un outil merveilleux pour l’exhumation de documents d’archives, indisponibles pour le grand public auparavant. En outre, il met à la disposition de tous un guide pratique et actualisé en matière de « comment faire ? » et « où aller ? ».

Si les moyens de communication en ligne entre jeunes ont changé le processus de maturation, internet est aussi un cadeau du ciel pour les personnes âgées, isolées ou handicapées. Ils ne se sentent plus délaissées. Ce sentiment d’abandon est peut-être l’inconvénient majeur de vivre vieux dans une société obsédée par le culte du jeune et du beau. Par exemple, Skype est fantastique pour les personnes séparées par la géographie, auxquelles il est impossible de se rencontrer physiquement et de se toucher.

En ce qui concerne la politique, internet (surtout Twitter) est un outil indispensable pour propager les mots d’ordre de révolte contre les régimes dictatoriaux et certains organismes publics sans état d’âme; ou encore pour les personnes en danger suite à des catastrophes naturelles. Alors que la majorité des blogues versent dans les commérages, les opinions terre-à-terre et les coups de gueule, plusieurs d’entre offrent un journalisme alternatif de qualité.


Internet est en train de rendre le monde plus petit et plus grand en même temps. En suivant des événements en temps réel, où que l’on soit, en téléchargeant de la musique ou des films selon vos goût, on acquiert un vrai pouvoir.


La nature instantanée de la Toile est à la fois une merveille et une menace. Nous sentons le besoin de vitesse. D’où le besoin compulsif de répondre rapidement aux courriels et aux gazouillis (tweets), sans avoir le temps d’approfondir sa pensée. L’impermanence est considérée comme une vertu, le signe d’un monde en constant changement (où « changement » est un mot fourre-tout). Puisque rien ne dure, mon pote !

Le civisme s’enfuit par la fenêtre lorsque vous pouvez vous cacher derrière l’anonymat d’internet. Il y est plus facile de se montrer impoli, voire odieux – au nom de la « liberté d’expression » – que de présenter des arguments raisonnables. (En effet, le raisonnement et le civisme sont eux-mêmes en perte de vitesse.) Comme je suis un « intégriste » de la liberté d’expression, je suis contre l’adoption de lois contre le discours haineux. Malheureusement, le discours haineux est le prix à payer pour la liberté. Mais ce n’est pas parce qu’on peut le faire impunément qu’on a une excuse pour verser dans ce genre de discours.

« Les journaux seront imprimés dans une édition individuelle », a écrit Nicholas Negroponte dans son livre Being Digital [Être numérique]. « Vous pouvez l’appeler Mon Quotidien À Moi ». Cette prédiction s’est réalisée dans les blogues. Les « faits » sont devenus ce que n’importe qui peut présenter comme tels. Pourquoi l’expertise serait-elle l’exclusivité des experts ? « Suivez votre muse », cette platitude prononcée par Joseph Campbell, s’est convertie en une épidémie de désinformation. Si chaque personne est une star, comme l’a dit une fois Sly Stone, alors chaque personne peut pontifier comme un expert. Il y a, bien sûr, des sites qu’on peut consulter pour vérifier l’exactitude des faits, mais il est facile de douter de leur crédibilité en se demandant: « c’est qui, qui parle ? » ou bien « Ça sent le Libéral/Conservateur ». Beaucoup jettent de l’huile sur le feu l’intolérance.

Dès qu’une allégation est postée, qu’elle soit partiellement ou totalement infondée, elle reste là pour toujours. Un cas d’espèce: Avant l’affaire des scientifiques britanniques qui auraient « falsifié les données » concernant le réchauffement planétaire, à peu près 70% des Américains pensaient que le réchauffement planétaire était un fait solide. Après le « Climatgate » créé et nourri par la télé et les experts autoproclamés sur internet, ce chiffre est tombé à près de 40%. Peu importe si trois comités d’experts aient récemment absous les scientifiques, le dommage est fait. Ainsi l’une des urgences de notre époque se trouve-t-elle compromise.

Parfois je suis incapable de prendre position sur certains sujets et je pense qu’il est tout à fait raisonnable de comprendre les points de vue opposés. (Norman Mailer, dont l’adolescence dénotait un héroïsme précoce, se définira plus tard comme un « conservateur radical »). Mais dans un monde de réponses instantanées, on ne vous encourage pas à explorer les nuances entre les dualités, parce que vous êtes plus ou moins forcé à « prendre position. »

Wikipedia, cette encyclopédie concoctée par le public, est merveilleuse et à jour, mais elle se prête facilement aux farces et au « politiquement correct »; les biographies de célébrités ont parfois l’air d’un communiqué de presse.

Cet été, Nicholas Carr a tiré la sonnette d’alarme dans son livre The Shallows: What the Internet Is Doing to Our Brains, (Les bas-fonds. Comment internet agit sur notre cerveau), basé sur son article au titre provocateur « Internet nous rend-il stupides ? », publié dans The Atlantic en 2008. Il a écrit : « Dans le passé, j’étais un plongeur dans un océan de mots. Maintenant je file à toute vitesse sur la surface de l’eau comme quelqu’un qui fait du jet ski. »

Dans une entrevue avec le New York Times en ligne, Carr admet qu’internet « joue un rôle très positif. Il m’aide à effectuer des recherches efficaces et à trouver très rapidement… des livres, des articles et des sujets intéressants. En même temps, il joue un rôle nocif, en coupant le fil de mes pensées et en me plongeant dans des trous noirs. Robert Frost avait un conflit amoureux avec le monde. Quant à moi, j’ai un conflit amoureux avec la Toile. »

Si le « média est le message », comme l’a prédit Marshall McLuhan, « chaque nouveau média nous change », poursuit Carr. D’après lui, Google est dans le « business de la distraction ». Les liens de Google « ne se contentent pas de nous indiquer les travaux liés ou complémentaires à notre recherche. Ils nous propulsent vers les sites qui les hébergent. Ils nous encouragent à parcourir une suite de textes plutôt que de nous concentrer sur quoi que ce soit. » Ainsi nos cerveaux « deviennent-ils adeptes de l’oubli, ineptes à mémoriser. »

Carr cite des statistiques étonnantes: les employés de bureau vérifient leurs boîtes de réception de trente à quarante fois par heure. La plupart des pages web sont consultées pendant dix secondes ou moins. Moins de 10% des consultations durent plus de deux minutes. L’année passée, les utilisateurs de cellulaires américains envoyaient ou recevaient 400 textes par mois en moyenne. Pour les adolescents, le chiffre grimpe à 2 272 textes par mois. Une étude a montré que, généralement, les universitaires ne lisent pas plus d’une ou deux pages d’un article ou d’un livre avant de « sauter » vers un autre site.

« Plus nous devenons distraits, écrit Carr, et moins nous sommes capables de sentir la moindre empathie, compassion ou émotion, ces sentiments distinctifs de l’espèce humaine. »

Se référant à une déclaration de Barack Obama – dont le BlackBerry a largement contribué à sa réussite électorale – où les gadgets étaient qualifiés de « distraction » et de « diversion » Carr, parlant au magazine Forbes, pense que les mots du président sont « tout à fait raisonnables. Ce qui m’a étonné c’est que tout le monde s’est précipité à critiquer quelques phrases, tirées d’un long discours. Ils ont qualifié Obama de « vieux jeu » et de « luddite » au lieu d’admettre que le sujet mérite réflexion. La réaction en dit long sur ce que nous pensons de la pensée.»

C’est la réaction instinctive « oui, mais…» qui caractérise les réponses aux arguments de Carr.

« Les nouvelles formes de médias ont toujours causé un désarroi moral, » écrit Steven Pinker, professeur de psychologie à Harvard et auteur de The Stuff of Thought (Matière à penser), dans une attaque qui cible Carr sans le nommer. « Si les médias électroniques étaient dangereux pour l’intelligence, la qualité de la science serait en baisse. Pourtant, les découvertes sont en train de se multiplier comme des lapins, et le progrès est époustouflant. D’autres activités de la vie intellectuelle, comme la philosophie, l’histoire et la critique culturelle, sont en train de s’épanouir, comme peut l’attester un homme qui a sacrifié un matin de travail pour le site web Arts & Letters Daily. »

De même, Jonah Lehrer, critique au New York Times et auteur de How We Decide (Comment nous décidons), cite Socrate qui se plaignait du fait que les livres « créent l’oubli » puis passe en revue tous les membres du "camp du Niet" qui jetaient l’anathème sur l’imprimerie, les télégrammes, les « plaisirs passifs » de la radio et de la télé, et ainsi de suite ad nauseam. « Le monde en ligne, avance-t-il, a tout simplement exposé les faiblesses de l’attention humaine, qui est tellement défaillante qu’elle est incapable de résister aux moindres tentations. »

Je pense que la Toile, en tant que phénomène populaire, encourage ces tentations. Elle nous transforme en des gamins qui se baladent entre les rayons d’un magasin de bonbons. Carr cite le neuroscientifique Michael Merzenich, qui dit que nous sommes « en train d’entrainer notre cerveau à se concentrer sur des futilités.»

Quand Carr affirme que nous sommes en train de perdre nos facultés contemplatives, on l’accuse d’être un élitiste qui déplore les charmes et l’immédiateté de la culture populaire pour faire l’éloge de la « pensée profonde. », Pinker trouve facilement la parade: « On fait fausse route si l’on considère que les habitudes de la pensée profonde, basées sur la recherche et le raisonnement rigoureux, viennent de façon naturelle aux gens. Elles doivent être acquises dans des institutions spéciales, appelées universités, et constamment entretenues : c’est ce que nous appelons analyse, critique et débat. » Alors qui est l’élitiste maintenant ?

Concernant les études qui montrent que plus nous exécutons des tâches multiples et moins nous sommes capables d’accomplir la moindre chose correctement: d’aucuns pensent que le cerveau humain a été toujours adapté aux défis. Mais le cerveau, contrairement à internet, n’est pas infini.
Un fait révélateur : ce qui se trouve sur internet est rarement appelé « art », mais le plus souvent « contenu ». « Les écrivains semblent condamnés à éviter la virtuosité et l’expérimentation, préférant un style fade mais accessible à tous. L’écriture deviendra un moyen d’enregistrer les bavardages », poursuit Carr.

L’écriture est un acte intensément solitaire. Le meilleur moyen d’apprendre à bien écrire est de lire des livres qui, nés dans la solitude, avaient subi un processus laborieux de finition où l’auteur et le correcteur se renvoyaient la balle. Vladimir Nabokov a écrit: « J’ai réécrit – souvent plusieurs fois – chaque mot que j’ai publié. Mes gommes rendent l’âme avant mes crayons."

L’autre meilleure façon d’apprendre comment écrire est de vivre dans les légendaires rues misérables (1) ([i]et non dans le monde virtuel). Comme l’a écrit Charles Bukowski: « L’écriture, en fin de compte, devient un travail surtout quand vous faites de votre mieux pour payer le loyer et la pension alimentaire pour les enfants avec l’argent qu’elle rapporte. Mais c’est le plus beau des métiers et c’est un travail unique. C’est un travail qui stimule votre capacité de vivre. Votre capacité de vivre, à son tour, vous rend la monnaie en forme de capacité créative. L’une nourrit l’autre; c’est très magique. »

Et il y a de la magie lorsque vous plongez dans les livres. Carr cite le poète Wallace Stevens:

« La maison était tranquille et le monde calme

Le lecteur s’incarna dans le livre."

Mes lieux favoris sont les librairies, surtout celles qui vendent des livres usagés. Fouiner dans leurs étagères est différent de surfer sur internet. On s’y fraie un chemin dans les dédales d’une histoire qui a traversé des siècles. Vous ne sait pas ce qu’on y cherche. On se laisse guider par la sérendipité. Et, par-dessus le marché, on peut inspecter physiquement la marchandise au hasard (contrairement aux bits présélectionnés mises à notre disposition sur internet).

Un dessin récent paru dans le New Yorker montre une bibliothèque de maison qui ne contient qu’un seul objet: un gadget de lecture de livres électroniques, adossé à une étagère nue. (Bernard Wolf, le propriétaire de la bouquinerie Odyssey sur la rue Stanley, a rebaptisé le gadget de lecture électronique Kindle [Incandescent] Dwindle [Évanescent]). Lorsque, assis derrière mon bureau, je regarde les étagères de ma bibliothèque, pleines à craquer de livres, surtout des livres de musique (dont la majorité sont introuvables sur internet), je me sens réconforté dans l’idée que je peux découvrir ce que les gens pensaient à l’époque où ces livres ont été publiés, il y a de cela bien longtemps.

C’est surtout la matérialité du livre qui me tient à cœur. On peut littéralement sentir les pages. Ce qui n’est pas le cas pour l’iPad ou le gadget de lecture Kindle. (En outre, seriez-vous prêts à laisser votre iPad traîner sur la plage pendant votre baignade ? Sans parler du fait qu’il est pratiquement inutilisable lorsqu’il est exposé à la lumière du soleil.)

Lorsque j’ai informé un ami journaliste, qui écrit beaucoup sur internet, de ma nouvelle vie sans internet à la maison, il en est resté bouche bée: « Comment peux-tu vivre ainsi ?» Je lui ai dit que je pourrais en avoir assez de l’«inconfort» dû au renoncement à internet chez moi, mais ça aurait été le cas il y a cinq mois. J’ai appris à vivre avec cet «inconfort», dorénavant remplacé par la lecture de livres et l’écriture.

Ne pas avoir internet à la maison a eu un effet miracle sur l’image que je me fais de moi-même - mais l’a aussi ébranlée. Je m’imagine de nouveau un adolescent rebelle, un non-conformiste, un "À bas le système !". Grâce à mon acte délibéré, je me sens comme un don Quichotte. Comme un Rolling Stone : « À quoi ça ressemble d’être seul comme un ermite, un inconnu que personne n’invite, sans but et sans gîte, dégringolant comme une pierre très petite ? » (2) Est-ce la nostalgie (pathétique) de mon adolescence ?

Souvent, je pense que je ne suis qu’un schnoque excentrique confronté à internet. Pourquoi, tout simplement, ne pas laisser faire. Bref, suivre la tendance. Ou encore: Ah! Les enfants d’aujourd’hui ! Pourquoi leur refuser ce plaisir ? Je sens un sérieux décalage générationnel, mais cette fois-ci dans en me mettant dans la peau d’un «sans futur».

La vitesse est le domaine des jeunes, aujourd’hui plus que jamais. Malheureusement, je ne suis plus jeune et mes jambes ont un peu perdu de leur agilité. J’essaie d’accepter ça stoïquement. Mais lorsque les jeunes me heurtent accidentellement sur la rue Sainte Catherine, car leurs yeux sont fixés sur un gadget quelconque, je sors facilement de mes gonds. Après une journée pénible, passée dehors, je me suis précipité vers la bouquinerie S.W. Welch pour crier : « Facebook! Myspace! C’est du narcissisme rampant ! Comment apprendre quoi que ce soit sur le monde réel, si l’on est obsédé par le virtuel ?! » Mes propos provoquent des froncements de sourcils: vieux grincheux.

Parfois, je constate avec regret mon incapacité de suivre instantanément les événements sur internet, en souffrant de ce qu’on appelle « la crainte de rater des choses ». Mais, rater quoi ? Le flot continu de platitudes publiées sur internet ? J’ai appris que beaucoup de choses peuvent attendre.

En outre, d’une certaine manière, moins je sens ma vie « suivie » sur internet et plus je me sens indépendant – libre ? – et en sécurité, du moins durant un laps temps.

Peut-être parce que je répugne à vivre toute la vie moderne sur internet, le regard fixé sur mon ordi portable comme un zombie, comme l’a chanté Leonard Cohen dans Democracy : « lost in that hopeless little screen. » [« Perdu dans ce petit écran sans cran »]

Le bouquiniste Wolf dit que « C’est un outil merveilleux. Mais je ne serais pas tenté d’y passer ma vie. En réalité, la lecture des livres et la consultation d’internet ne sont pas des activités mutuellement exclusives. »

Tout cela étant dit, j’aime internet – à petites doses – ne fût-ce que parce qu’il offre à l’esprit humain des chances et des défis inédits. Savoir s’il amplifie, transforme ou submerge cet esprit, ceci est un autre sujet. Comme l’a dit Shakespeare: Être ou ne pas être, telle est la question.

Juan Rodriguez

The Montreal Gazette

  1. Mean Streets (Les rues misérables) est le titre d’un film de Martin Scorsese, sorti en 1973: http://en.wikipedia.org/wiki/Mean_Streets (N. d. t.)
  2. 1) How does it feel, to be on your own, a complete unknown, with no direction home, like a rolling stone? : extrait d’une chanson des Rolling Stones (N. d. t.)

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